Flavie's Blog

Le fantastiqe: caractéristiques et étapes

Le fantastique

  1. I. Observons

Niels vit à Liège, parmi des miroirs. Pour ce fils et petit-fils de miroitiers-poseurs, la salle des glaces du magasin est un univers de reflets que le temps a fini par rendre familier. À l’âge où l’on scrute volontiers son image, Niels a pris l’habitude de se voir sans se regarder.

Ce matin pourtant, tout pour lui est différent. En passant devant un miroir de Venise, ce n’est pas son visage qu’il aperçoit mais celui d’une fille blonde. Sans en être une copie conforme, ce visage est proche du sien. L’inconnue ne lui sourit pas. Son regard paraît lointain comme accroché à un horizon sans limite. Elle porte, en collier, un minuscule hippocampe bleu.

Niels se place de profil. La fille d’en face suit le mouvement. Éberlué, Niels sort en hâte de la maison. Au bout du jardin, il y a la Meuse. C’est au fleuve que Niels confie, à voix haute, ses secrets de garçon. Il marche, parle, pense. Ce qui lui arrive est si irréel qu’il hésiterait à le relater, même à Bob, son copain de judo.

Mais peut-être n’est-ce ici qu’un mirage, un surplus de fatigue en ces temps d’interro?

Niels n’est pas un trouillard. Il retraverse le jardin et, dans la salle des glaces, retrouve le miroir de Venise. Le visage a disparu. Deux lettres « M H » sont incrustées dans le verre étamé. L’instant n’est plus à la bizarrerie. L’heure des cours approche. En matinée a lieu l’épreuve de composition française.

Niels empoigne sa serviette, son sac de sport. Il rentrera, ce soir, après l’entraînement de judo.

Vite, il court vers l’arrêt d’autobus mais presque aussitôt, s’immobilise. Là, devant lui, contre la berge du fleuve, une gondole est amarrée. D’un geste, le gondolier, chapeau à mi-visage, l’invite à prendre place à bord. Une gondole sur la Meuse? Niels est plus curieux qu’inquiet. Qui a organisé cette mascarade? Les caïds du lycée? Si tel est le cas, mieux vaut ne pas se dégonfler. Que risque-t­-il vraiment? Dans son sac, le portable est branché, programmé. De toute façon, sur le tatami, Niels a appris à se défendre. Il saute sur le bateau plat.

La gondole vogue. Le gondolier enfonce et retire son aviron en rythme. Aucune violence ne semble l’habiter. Sous le pont d’Amercoeur, un feu de Bengale s’allume soudain à la pointe de l’embarcation. Rapidement Niels se sent oppressé. Ses paupières s’alourdissent. II a la volonté de réagir mais plus la force.

Derrière lui, le gondolier a relevé son chapeau. Il se met à chanter puis à rire. Mais son rire est proche du ricanement.

*

* *

Niels reprend ses esprits. Pas un bruit! Il est allongé sur une civière. Dans la pénombre, il repère un bouton lumineux, le presse. Un fanal bleuâtre laisse alors découvrir des murs et un sol carrelés. La pièce a la froideur d’une morgue.

Quelle heure peut-il être? Niels a oublié sa montre. Qui l’a enlevé et pourquoi? Est-il séquestré dans quelque bâtiment oublié des hommes? Serait-il l’otage d’une « opération survie » imaginée par les rhétos ?

Son sac est là. Tout s’y trouve. Le portable est désactivé. Une unique porte s’ouvre sur un couloir sans fenêtre. Des torches artificielles l’éclairent.

À l’extrémité du couloir, Niels découvre une trappe à anneau. Il la soulève. Apparemment aucune caméra ne le surveille. Pas d’escalier! Une corde tient lieu de rampe. Niels s’y laisse glisser. Dès qu’il touche le parquet, la pièce s’illumine. Le lieu est clos par un portail de métal. Un des murs supporte un miroir gigantesque.

Devant le miroir sont ancrées deux bancs parallèles. Une salle de danse! Dans le fond, des boxes sont masqués par un rideau de chanvre. Niels pourrait crier, hurler. Il n’en a nulle envie. Son désir d’aventure l’emporte sur le danger.

Des voix, des pas, des rires! Niels se dissimule dans un des compartiments cloisonnés. De là, il peut voir sans être vu.

Brusquement la partie centrale du plancher se dérobe, et du sous-sol, deux femmes apparaissent debout sur un plateau de scène. L’une d’elles, la plus jeune, est habillée comme une infante de Velázquez, celle des « Ménines », une toile admirée lors des vacances d’été, au Musée du Prado. L’autre, guindée, tient un bâton de maîtresse à danser. Par la fente du rideau, Niels n’aperçoit pas distinctement leur visage.

Une musique retentit. L’infante commence à danser. Elle a la souplesse d’un jonc. La guindée scande les pas, marque la mesure en tapant son bâton sur le parquet de chêne… Et ça dure.

Brutalement le portail s’ouvre sur des gens costumés qui s’égaillent en riant. La sarabande est bientôt générale, la joie aussi. La jeune danseuse virevolte, elle se dirige vers le box en tournoyant. Les autres dessinent des arabesques. Inlassable, le bâton de la dame, en cadence, martèle le bois sec.

L’infante est proche. Niels sursaute. C’est elle.

C’est la fille du miroir, celle qui lui ressemble. Elle porte en collier l’hippocampe bleu. Alors, perdant toute prudence, Niels revêt son kimono, s’enturbanne la tète avec la ceinture, bondit du box et se mêle au groupe qui maintenant trépigne plus qu’il ne danse.

*

* *

Venise est en folie. Une foule bigarrée ceinture les canaux. Muées en chars fleuris, des gondoles s’y succèdent. Dessus et alentour, des gens déguisés, masqués ou maquillés se trémoussent avec grâce mais chacune et chacun, pour se faire admirer, s’inclinent, par moments, devant la foule en fête.

Rires, cris et chants mêlés résonnent de partout.

Majestueuse, la maîtresse à danser trône sur une gondole en forme de chausson. Le bâton qu’elle tape rythme la danse des corps. Niels, en kimono, sautille parmi les autres. À ses côtés, sur un podium, la fille du miroir se trémousse et salue mais son regard reste lointain comme habité par d’inlassables rêves. Des bannières, des drapeaux sont brandis, propulsés par des mains invisibles.

La folie redouble. Le temps semble arrêté. Niels est emporté, ballotté comme le sont, au hasard des marées, les bouées maritimes. Il devrait s’angoisser, profiter du délire pour tenter de s’enfuir. Il s’en trouve incapable. A peine se souvient-il qu’il a séché les cours et snobé l’interro. Il ne s’en émeut guère : il relatera plus tard cette folle aventure qu’en classe, nul ne croira.

Ce fut bref : sous le Pont des Soupirs, la gondole, trop chargée, tangua et le trône, aussitôt, bascula, s’effondra comme s’il était de sable propulsant la maîtresse à danser parmi les passagers. Une panique en résulta et une vague humaine déséquilibra le chausson gigantesque.

Niels se retrouva parmi les naufragés. A présent, il nage, cherche une berge qu’il atteint au moment où s’allume un feu de Bengale en tout point pareil à celui qui l’oppressa sous le pont d’ Amercœur  et lui fit, en l’instant, les paupières si lourdes.

Niels se surprend à grelotter. Il réalise, à la seconde, qu’il se trouve dans l’eau, en kimono. Mais cette eau est celle de la Meuse. Le soleil s’effondre. Niels s’extirpe du fleuve. Son sac a disparu. Personne à l’horizon. C’est l’heure où d’habitude, il rentre du judo.

Il traverse le jardin. Le magasin est encore ouvert. Niels passe par les caves et parvient dans sa chambre sans avoir été vu. Il a l’impression d’avoir franchi un espace flou et fluide comme ceux qui dérivent dans l’abîme des songes.

Niels se change en hâte. L’écho d’une voix lui parvient de la salle des glaces. Niels pénètre dans le magasin, s’y dissimule. Dans le jeu des miroirs, il entraperçoit de dos deux silhouettes féminines. Niels croit reconnaître le port, le maintien, la droiture de la cliente qui tient en main le miroir de Venise, la grâce naturelle et la blondeur de la jeune fille qui l’accompagne. Niels se rapproche mais ses efforts pour observer les visages restent vains. Une force l’en empêche.

– Le miroir te plaît, Maria-Héléna ? demande la Dame.

Maria-Héléna acquiesce d’un signe de tête. Déjà, toutes deux s’en vont sans se retourner. Le carillon de la porte sonne comme un trépas. Niels frémit.

– Maria-Héléna ? Maria-Héléna serait donc MH ?

Niels se montre. Il paraît si pâle que la serveuse s’en inquiète :

– Ça va, Niels ?

Il la rassure:

– Ça va.

Mais le ton n’y est guère. Les deux lettres le tourmentent … MH … Maria-Héléna, Marie-Hélène… C’est le flash. Niels s’enfuit plus qu’il ne sort. Il fonce vers le salon, là où dans une commode sont rangés, par année, des albums de photos, mémoire de sa famille. Il en tourne les pages. Des clichés lui parlent et d’autres restent sourds mais il les feuillette encore, encore et trouve.

C’est elle. C’est son visage proche du sien, ses yeux à l’horizon caché, ses cheveux blond avoine. C’est elle. C’est Marie-Hélène, la sœur inconnue décédée à huit ans. Elle eût été aujourd’hui son aînée et peut-être, comme la Meuse, une confidente. Plus loin, c’est l’autre. C’est la tante Zulma, morte, elle aussi. C’est le même port de tête et la même prestance que la dame au bâton. On frappe.

– Entre.

La mère de Niels apparaît. Voir son fils qui consulte les photos de famille l’émeut. Elle ne le montre pas.

– Dis-moi, Maman, s’informe Niels, d’une voix qu’il veut neutre, est-ce que Marie-Hélène aimait porter un animal en collier ?

La mère, cette fois, ne peut réprimer sa surprise :

– Comment sais-tu cela ?

Niels insiste :

– Un hippocampe ? Bleu ?

– Oui, balbutie la mère. J’ai toujours caché ce bijou. J’avais peur qu’enfant, tu le détériores.

Elle s’avance vers un meuble bas, introduit une clef dans la serrure, ouvre un tiroir, en sort une boîte oblongue et se fige. L’écrin est vide. L’émotion est contenue, partagée aussi.

– J’ai dû déposer le collier quelque part et oublier de le remettre en place, murmure la mère, sans vraiment y croire.

– À propos, dit encore Niels, la tante Zulma était bien professeur de danse?

– Je te l’ai dit.

– Mais tu ne m’as pas dit de quoi elle est morte?

– Elle a disparu lors d’un voyage, un accident rare, difficilement explicable, même aujourd’hui.

– Où çà ? insiste Niels.

La mère regarde la photo de la tante et soupire :

– Ma sœur s’est noyée au Carnaval de Venise.

© Pierre CORAN, 2002

Nouvelle parue dans le cadre de la Fureur de lire,

pour le Ministère de la Communauté française,

Service général des Lettres et du Livre, Bruxelles.

1. Quel sentiment éprouve le héros face à cette aventure ?

2. A ton avis, de quel genre littéraire S’agit-il? Quels indices t’ont amené à cette réponse ?


  1. II. Déduisons

1. Lis, le texte qui suit puis compare-le au premier en complétant le tableau comparatif.

Il était une fois une veuve qui avait deux filles : l’aînée lui ressemblait si fort d’humeur et de visage, que, qui la voyait, voyait la mère. Elles étaient tous deux si désagréables et si orgueilleux, qu’on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son père pour la douceur et l’honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu’on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée, et, en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.

Il fallait, entre autres choses, que cette pauvre enfant allât, deux fois le jour, puiser de l’eau à une grande demi-lieue du logis, et qu’elle rapportât plein une grande cruche. Un jour qu’elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui lui pria de lui donner à boire.

– »   Oui-dà, ma bonne mère,    » dit cette belle fille ; et, rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l’eau au plus bel endroit de la fontaine et la lui présenta, soutenant toujours la cruche, afin qu’elle bût plus aisément. La bonne femme, ayant bu, lui dit :  »   Vous êtes si belle, si bonne et si honnête, que je ne puis m’empêcher de vous faire un don ; car c’était une fée qui avait pris le forme d’une pauvre femme de village, pour voir jusqu’où irait l’honnêteté de cette jeune fille. Je vous donne pour don, poursuivit la fée, qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une fleur, ou une pierre précieuse.  « 

Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine.  »   Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d’avoir tardé si longtemps   »   ; et, en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles et deux gros diamants.  »   Que vois-je là ! dit sa mère toute étonnée ; je crois qu’il lui sort de la bouche des perles et des diamants. D’où vient cela, ma fille ? (Ce fut là la première fois qu’elle l’appela sa fille.) La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de diamants.  »   Vraiment, dit la mère, il faut que j’y envoie ma fille. Tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle ; ne seriez-vous pas bien aise d’avoir le même don ? Vous n’avez qu’à aller puiser de l’eau à la fontaine, et, quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement. – Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine ! – Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l’heure.  « 

Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d’argent qui fut au logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine, qu’elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue, qui vint lui demander à boire. C’était la même fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris l’air et les habits d’une princesse, pour voir jusqu’où irait la malhonnêteté de cette fille.  »   Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire  ? Justement j’ai apporté un flacon d’argent tout exprès pour donner à boire à Madame ! J’en suis d’avis : buvez à même si vous voulez. – Vous n’êtes guère honnête, reprit la fée, sans se mettre en colère. Eh bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent, ou un crapaud.  « 

D’abord que sa mère l’aperçut, elle lui cria :  »   Eh bien ! ma fille ! – Eh bien ! ma mère ! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux crapauds. – O ciel, s’écria la mère, que vois-je là ? C’est sa sœur qui est en cause : elle me le paiera   »   ; et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s’enfuit et alla se sauver dans la forêt prochaine. Le fils du roi, qui revenait de la chasse, la rencontra et, la voyant si belle, lui demanda ce qu’elle faisait là toute seule et ce qu’elle avait à pleurer ! « Hélas, Monsieur, c’est ma mère qui m’a chassée du logis. » Le fils du roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six perles et autant de diamants, lui pria de lui dire d’où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du roi en devint amoureux  ; et, considérant qu’un tel don valait mieux que tout ce qu’on pouvait donner en mariage à une autre, l’emmena au palais du roi son père, où il l’épousa.

Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulut la recevoir, alla mourir au coin d’un bois.

Les fées, Charles Perrault

Les fées Le miroir
Le récit est-il fictif ou réel?
Les aventures des héros sont-elles probables ? Qu’elles sont-elles et comment les décrirais-tu ?
Quel(s) sentiment(s) les héros éprouvent-ils face à ce qui leur arrive ?
Les héros cherchent-ils une explication rationnelle ?
Y a-t-il des personnages non humains qui apparaissent au fil de l’histoire ? Quel(s) sentiment(s) inspirent-ils ?
L’histoire se termine-t-elle bien pour les héros ?
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